Entretien avec Cécile Dupaquier
Aujourd’hui, on discute de la commande avec Cécile Dupaquier, une artiste française installée à Berlin depuis plus de 20 ans. Ayant réalisé sa première commande publique en France à l’âge de 30 ans, Cécile connaît bien les rouages de la commande, aussi bien en France qu’en Allemagne. Son regard expérimenté, à la fois en tant que candidate et membre de jury, offre un éclairage rare et précieux sur des procédures parfois opaques pour le grand public… mais aussi pour les artistes eux-mêmes.

Cet entretien fait suite aux deux articles publiés au sujet de l’anonymat et de l’analyse d’une compétition pour un Kunst am Bau à Berlin, et inaugure un nouveau format d’article plus spontané.

Bonne lecture.

Cécile Dupaquier, Kunst am Bau en cours de réalisation, Berlin

Observatoire : Bonjour Cécile, en rédigeant l’article sur le Kunst am Bau de l’école primaire 49 à Kreuzberg, j’ai eu le plaisir de voir que tu avais participé à cette compétition. J’avais très envie d’en savoir plus sur la façon dont ces concours se déroulent.
J’ai notamment lu dans le dossier que le concours était anonyme, mais qu’une procédure préalable avait permis de présélectionner les candidats. Pourrais-tu nous expliquer plus en détail comment cette étape est organisée ?

Cécile : Cette présélection consiste en l’envoi de trois références qui prouvent la capacité du candidat à réaliser la future commande.
Ces références sont très importantes, car le jury sélectionne uniquement les profils qui correspondent à ce qu’il recherche. Par exemple, il est préférable de présenter trois sculptures en extérieur si l’objet de la commande est une sculpture en extérieur.
À cela s’ajoutent une biographie et un texte expliquant la pratique artistique ainsi que les références présentées.

Observatoire : La procédure n’est finalement pas totalement anonyme, puisqu’il y a une présélection sur dossier qui intervient en amont du concours.

Cécile : Dans le cas de cette commande à Kreuzberg, c’est la compétition entre les artistes préalablement présélectionnés qui est anonyme. Mais il existe aussi des compétitions totalement anonymes. Dans ce format, les artistes soumettent en ligne des esquisses sans signature ni nom, évaluées uniquement sur leur contenu.

C’est un système qui a l’avantage d’introduire plus d’égalité d’accès : chacun est jugé sur sa proposition, et non sur sa réputation. Les jeunes artistes peuvent ainsi être considérés au même niveau que des artistes expérimentés.

Pour vous donner une idée de ce type de concours, vous pouvez en voir un ici.

Observatoire : Dans le cas du concours organisé à Kreuzberg, dix artistes ont été présélectionnés, ce qui est beaucoup par rapport à ce que je connais. En France, j’ai rarement vu plus de trois artistes sélectionnés. Est-ce une manière de soutenir davantage d’artistes ?

Cécile : Cette présélection de dix artistes permet effectivement d’aider beaucoup plus d’artistes, d’élargir l’éventail des propositions et de laisser une chance aux plus jeunes. (Je crois qu’il existe désormais une règle encourageant la sélection de candidats de moins de 40 ans.)

D’une manière générale, l’Allemagne dépense beaucoup plus pour la mise en place du concours et la rémunération de tous les intervenants — une façon de soutenir les artistes.

Ainsi, dans la commande de Kreuzberg, dotée d’un budget de 225 000 €, 25 000 € sont consacrés à la rémunération des artistes présélectionnés, sans compter celle des membres du jury.

Observatoire : Connais-tu le montant de cette rémunération pour les membres du jury ?

Cécile : Si je regarde le dernier jury auquel j’ai participé, il comportait deux phases, et chacune était rémunérée. C’était un concours assez important, avec un grand nombre de dossiers.

Pour la phase 1 — étude des dossiers, jury + une visite de chantier — la rémunération était de 2 340 €.
Elle était suivie de 1 800 € pour la deuxième phase et le deuxième jury.
Soit un total de 4 140 € de rémunération brute, c’est-à-dire avant charges sociales.

D’ailleurs, attention : ce n’est peut-être pas partout pareil. Selon les Länder, les règles peuvent changer. Il est impossible de faire des généralités en Allemagne…

Observatoire : Dans ce concours, j’ai vu que quatre artistes faisaient partie du jury, et j’ai été flatté de voir qu’en Allemagne on considère vraiment l’artiste comme un professionnel !
Toujours à propos de ce jury, j’ai remarqué que les architectes du bâtiment n’en faisaient pas partie. Est-ce toujours le cas ?

Cécile : Et encore, ici ils ne sont que membres du jury, alors que parfois le concours est organisé directement par des artistes.

Pour les architectes, ils sont parfois présents, de même que les paysagistes.
Le fait qu’ils ne le soient pas dans ce concours précis vient sûrement du programme particulier intitulé Schule Offensive, dont l’architecture est un bâtiment générique reproduit dans plusieurs localisations à Berlin.

Observatoire : Tu connais bien les procédures en France comme en Allemagne, et ton expérience t’a amenée à être invitée dans de nombreux jurys. Que penses-tu de l’anonymat ?

Cécile : Même s’il n’est pas parfait, je vois l’anonymat de manière positive. Cela permet de se concentrer uniquement sur le projet et sur son lien avec le lieu. Même pour le jury, c’est plus simple de se projeter. Un autre avantage est que cela donne une chance aux artistes qui ont du mal à s’exprimer oralement.

En France, j’ai participé à des concours où l’artiste était déjà choisi à l’avance. Il n’avait même pas soumis de projet, juste un catalogue. Ce type de situation est totalement démotivant : on est là pour faire de la figuration.

Avec l’anonymat, il est impossible de faire du favoritisme. Je me souviens précisément d’un concours anonyme (sur esquisses uniquement) où les membres du jury n’ont pas voulu croire qu’un très grand nom de l’art contemporain avait candidaté.
J’étais dans le jury et je me rappelle que nous avons d’abord cru à un plagiat. Dans le doute, le projet a été sélectionné pour la deuxième phase. Lors du second tour, le projet est resté exactement le même et n’avait aucun rapport avec le lieu. Nous ne l’avons donc pas retenu.

Quand nous avons découvert le nom de l’artiste à la fin du concours, nous étions stupéfaits que ce projet ait été envoyé par quelqu’un d’aussi connu.

C’est tout l’intérêt de l’anonymat : on juge le projet, pas la personne !

Observatoire : J’ai été fasciné de lire comment l’argument français en faveur de l’entretien oral — « pour connaître l’artiste et comprendre son projet » — est totalement réfuté côté allemand, où l’on pense au contraire que l’entretien est inutile.

Je trouve d’ailleurs que l’entretien n’est pas facile pour l’artiste : quand le projet plaît, ça se passe bien, mais quand il ne suscite pas d’intérêt, le moment devient franchement désagréable.

Il me semble plus captivant pour un jury de regarder et discuter ensemble de dix projets que d’entendre trois artistes qui, parfois, ont du mal à défendre leur travail.

Et puis l’anonymat entraîne des situations amusantes : des artistes connus qui ne sont même pas reconnus par leurs propres amis ! Perdus dans le flot des autres propositions, ils ne se distinguent pas forcément…

Observatoire : Quel aspect négatif vois-tu à l’anonymat ?

Cécile : Le problème des candidatures anonymes et ouvertes à tous (l’envoi d’une esquisse et d’un texte explicatif), c’est que les artistes ne sont pas rémunérés pour leur travail — alors que l’idée, le concept et les recherches préliminaires sont une étape cruciale. Ils ne sont rémunérés que s’ils sont sélectionnés pour la deuxième phase (précisions du projet, détails de construction, budget, etc.).

Ensuite, le format des planches A2 ou A0 limite vraiment les projets. Avec le temps, je me suis rendu compte que je développe très tôt mes visuels pour réussir à remplir les planches à temps.
Le style graphique de ces planches peut aussi permettre à un jury de reconnaître l’esthétique de certains artistes ou de leur studio.

Observatoire : Plus que l’anonymat, je suis surtout impressionné par la qualité des comptes rendus du jury, qui sont de véritables analyses détaillées des propositions.
Dans le cas du projet à Kreuzberg, le jury a eu peur de ta sculpture et craignait qu’un enfant se blesse. As-tu lu ce qui t’a été « reproché » ?

Cécile : Oui, bien sûr. Les comptes rendus sont rédigés pour aider les artistes à mieux comprendre les décisions du jury, ce qui est vraiment appréciable. Cependant, dans mon cas, je trouve cette remarque peu appropriée.

D’ailleurs, cette remarque sur un danger potentiel a énervé certains membres du jury. Je connaissais une personne non votante au sein du jury, qui a reconnu mon travail et m’a raconté cette anecdote.

Observatoire : Je ne sais pas pour toi, mais de mon côté, je n’ai jamais eu un seul compte rendu de ce type en France. (Parfois deux ou trois mots en off, si j’ai la chance de connaître un membre du jury…)

Cécile : Pareil pour moi. Je n’ai jamais vu cela en France et je n’ai jamais reçu de compte rendu.

Observatoire : Quel est l’intérêt de l’anonymat quand des artistes au style aussi reconnaissable qu’un Buren, un Felice Varini ou un Giuseppe Penone participent au concours ?

Cécile : Certaines commandes échappent au système du concours : les artistes y sont directement invités.

Un Buren ne passe pas par ce type de procédure. Il est invité directement. Il ne commence pas à répondre et à envoyer ses références.

Observatoire : Si tu le pouvais, qu’aimerais-tu changer dans la procédure ?

Cécile : J’aimerais que le jury puisse se déplacer dans l’atelier de l’artiste, voir les maquettes, les esquisses, et découvrir son univers.
Même si c’est utopique : on imagine mal un jury voyager dans toute l’Allemagne ou l’Europe pour visiter les artistes.

Observatoire : Du coup, ce ne serait plus anonyme ?

Cécile : Oui, ce serait contradictoire, car ce ne pourrait plus être anonyme du tout.

Je pense que donner un format identique pour tous les projets, c’est plutôt bien, de même que l’anonymat.

Le problème est que tous les artistes ne sont pas graphistes. La réalisation de simulations 3D, vues en coupe, axonométries, etc. est une compétence que tout le monde n’a pas, alors qu’elle prend de plus en plus d’importance pour aider le jury à se projeter.

Ceux qui ont des moyens importants peuvent sous-traiter ces tâches, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Cela favorise-t-il ceux qui ont l’habitude et les moyens ?
Les visualisations 3D (très coûteuses) sont parfois bluffantes — comme si on y était. Est-ce que cela influence le jury ? Peut-être… même si j’imagine qu’ils ne sont pas dupes.

Observatoire : Combien fais-tu de dossiers de candidature par an ?

Cécile : C’est variable : j’en ai fait six en 2025, quatre en 2024…

Observatoire : Une chose me frappe en regardant toutes ces œuvres des deux pays : alors que les procédures sont diamétralement opposées, les résultats sont assez similaires, et je serais bien incapable de dire si un projet a été réalisé en France ou en Allemagne. Il y a du bon et du moins bon des deux côtés.

Cécile : Est-ce un problème qui vient du jury ? Des artistes ?

Observatoire : Ou simplement parce que certains contextes sont tellement inappropriés que rien ne fonctionne : ni l’artiste, ni l’œuvre ne trouvent leur place.

Cécile : Il y a beaucoup trop de Kunst am Bau, et on se demande souvent en lisant les appels : « Mais qu’est-ce que je peux faire dans ce contexte ? »

Et en plus, il n’y a généralement pas de budget pour l’entretien…

Observatoire : Continues-tu à candidater à des appels à projets en France ?

Cécile : Non. Je ne veux plus candidater en France. D’abord parce que je n’y dispose plus de mon statut d’artiste, et la plateforme européenne est trop complexe.

Un exemple : la France demande un RIB — or cela n’existe pas en Allemagne ! C’est un frein, et c’est épuisant de se heurter constamment à ce type de problème.

Et puis je ne supporte plus les actions de médiation demandées aux artistes, pour lesquelles on n’a jamais aucun retour. Cette médiation n’est pas le rôle des artistes, et en Allemagne, cela n’existe pas.

Il est beaucoup plus simple de candidater en Allemagne : pas de déclaration de sous-traitance, moins de justificatifs, on ne te demande pas si tu paies tes impôts, ta TVA, si tu es allé en prison, etc.

Observatoire : Même pas l’équivalent d’un formulaire DC1 ou DC2 ?

Cécile : Non, rien. Seulement le contrat. En Allemagne, tout est dans le contrat, et les artistes assument entièrement la responsabilité de leurs engagements. Si tu signes, c’est que tu es en règle et capable de réaliser ce pour quoi tu t’engages.

Enfin, ce qui m’agace le plus en France, ce sont les thématiques, souvent beaucoup trop directives…

Observatoire : Tu viens de terminer un projet au Luxembourg et tu réalises actuellement un projet d’envergure à Berlin. Comment vois-tu la suite ?

Cécile : Je sens un certain épuisement. J’en ai un peu marre de courir après les visites de chantier, de vérifier que la société a bien avancé et que le budget ne sera pas dépassé. C’est une grande responsabilité et un risque financier — même si mon projet au Luxembourg s’est très bien passé, grâce à une société allemande extrêmement efficace. Ce n’est pas toujours le cas…
Ces commandes pour l’espace public sont très déconnectées de la pratique d’atelier : beaucoup de contraintes qui t’éloignent de ton travail. Si je le pouvais, je préférerais ne plus faire de Kunst am Bau.

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Retrouvez le travail de Cécile sur son site internet : https://ceciledupaquier.com

Une réponse à “Entretien avec Cécile Dupaquier”

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