Olafur Eliasson, Berlin, Kunst am Bau

Cette semaine, nous partons à la découverte d’une œuvre désormais invisible d’Olafur Eliasson, datant de 1999.

Au détour d’une discussion autour de ce blog avec un ami, ce dernier m’a confié une histoire très intéressante que je ne peux m’empêcher de vous partager, tant elle illustre un certain nombre de réalités pratiques auxquelles les œuvres d’art public sont confrontées — des réalités dont on ne parle presque jamais dans les livres.

Thomas travaille au sein de la Haus der Deutschen Wirtschaft, une institution publique située au bord de la Spree à Berlin. Qui dit institution publique dit Kunst am Bau, l’équivalent allemand de nos 1% artistique ; je l’interroge donc immédiatement : une œuvre d’art se trouve-t-elle dans le bâtiment ?

Il enchaîne sans attendre et me raconte que oui, une œuvre existe… et qu’elle a mis bien longtemps avant de la trouver. Il se souvient encore qu’en arrivant dans l’institution, il a rapidement remarqué un cartel évoquant la présence d’une œuvre de l’artiste islandais Olafur Eliasson.

Après avoir lu ce cartel, il s’est donc mis à chercher l’œuvre, scrutant le bâtiment, de l’atrium aux baies vitrées, à la recherche d’un phénomène lumineux ou physique pouvant lui rappeler le travail de l’artiste : sans succès.

Ce n’est qu’après un certain temps qu’un collègue lui annonça qu’il pouvait chercher longtemps : l’œuvre avait été désactivée à la suite d’une plainte des riverains, qui protestaient contre la pollution lumineuse générée par cette installation composée de flashs orientés vers l’extérieur du bâtiment et éclairant les façades voisines.

Quelques jours plus tard et à la suite de notre discussion, je reçois le message suivant :

« Je viens d’apprendre que les lampes du projet sont toujours en place, mais qu’elles n’ont pas été allumées depuis 20 ans. Les riverains se sont plaints. »

L’une des images reçues avec le message montre, en gros plan, les lampes flash toujours en place sur la façade..

Cerise sur le gâteau, le message était accompagné de la brochure datant de l’installation de l’œuvre, ce qui nous permet d’en connaître un peu plus sur cette mystérieuse installation.

Olafur Eliasson, Berlin, Kunst am Bau

Comme le précise ce document, l’œuvre consistait en une série de flashs censés reproduire la foudre :

« Derrière la façade en verre côté Spree, chaque intersection de la structure métallique est équipée d’une lampe flash. L’allumage de groupes individuels de ces lampes est contrôlé de manière aléatoire par un ordinateur. »

« Elle aborde également la question de l’expérience de l’espace et du mouvement dans l’espace ; l’espace urbain devient une expérience. »

L’artiste souhaitait que son œuvre soit expérimentée sur une longue période par les usagers de l’espace public. Visiblement, les riverains vivant en face de l’œuvre n’ont pas supporté très longtemps les flashs émis par la façade voisine.

Olafur Eliasson, Berlin, Kunst am Bau
Les habitations situées en face de l’œuvre.

Cette histoire est intéressante pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, elle illustre la manière dont de nombreuses œuvres sont pensées et installées sans véritable prise en compte des habitants.

Deuxièmement, on est surpris de constater de quelle façon une œuvre — bien public financé par des deniers publics — peut être laissée à l’abandon avec une telle désinvolture.

Il est tout de même dommage qu’une installation de cette envergure soit ainsi abandonnée, sans qu’aucune modification ni reprogrammation n’ait été proposée. Pourquoi ne pas avoir modulé les horaires ou l’intensité lumineuse ? Nous n’avons en tout cas trouvé aucune information à ce sujet, et l’œuvre n’apparaît pas dans la documentation pourtant très complète de l’artiste (son site web est ici).

Si j’ai déjà évoqué l’impressionnant travail d’inventaire réalisé autour des Kunst am Bau dans de précédents articles, il m’a également été impossible de trouver des images de cette œuvre sur Internet, y compris sur les sites de référence liés au Kunst am Bau. La question de l’abandon des œuvres publiques semble donc également problématique de l’autre côté du Rhin. La seule image de l’œuvre que j’ai pu trouver provient de la brochure qui m’a été envoyée.

Olafur Eliasson, Berlin, Kunst am Bau

Pour finir, je reviens à la sitution de mon ami Thomas cherchant l’œuvre au milieu de l’immense atrium. Une situation assez poétique, renforcée par ce mystérieux cartel qui ne donnait que très peu d’informations.

Avec un si beau cartel, celui-ci se suffit presque à lui-même.

La situation poétique qu’il crée devient presque plus intéressante que l’œuvre elle-même. Elle nous rappelle qu’avec quelques centaines d’euros — le prix d’un cartel — on peut parfois créer des œuvres fort intéressantes… et pérennes. L’œuvre ne se trouve pas toujours là où on le croit, et n’est souvent pas proportionnelle aux moyens techniques employés.

Au plaisir de vous retrouver la semaine prochaine pour un nouvel article.

Matthieu


Lectures recommandées :

Pour en savoir plus sur le travail d’Oliasson :

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