Cet article poursuit la réflexion engagée dans l’article intitulé “Art public, comment font les Allemands ?”, dans lequel nous avons découvert que, de l’autre côté du Rhin, les procédures de sélection des candidats sont entièrement anonymes.
En France, l’anonymat est une règle obligatoire dans les concours de maîtrise d’œuvre soumis au Code de la commande publique. Cela concerne notamment les projets de construction ou de réhabilitation de bâtiments publics (écoles, équipements culturels, etc.), ou encore les marchés publics passés en procédure de concours dans le cadre de missions de maîtrise d’œuvre. Dans ces cas, le Code de la commande publique — articles R2162-19 et suivants — impose l’anonymat des participants pendant toute la phase d’évaluation, afin de garantir l’égalité de traitement et l’objectivité du jury.
L’objectif est clair : éviter toute forme de favoritisme envers un architecte reconnu, une agence locale ou un nom déjà bien établi. L’anonymat devient ainsi le garant d’une évaluation équitable, fondée exclusivement sur la qualité du projet présenté.
Cependant, il existe un domaine de la commande publique qui échappe à cette règle : les commandes artistiques, notamment dans le cadre du 1 % artistique. Une exception que nous allons explorer dans cet article et qui, comme vous allez le voir, réserve quelques surprises.
Premier argument : la démarche artistique
En France, on considère que la démarche artistique est indissociable de l’artiste. Style, parcours, influences, univers : autant d’éléments constitutifs de l’œuvre elle-même. Le jury ne choisit donc pas uniquement un projet, mais un artiste dans son ensemble — souvent sur la base de sa trajectoire, de ses précédents travaux, et de sa capacité à dialoguer avec le lieu et l’architecture.
Second argument : la présentation orale
L’autre raison, plus pragmatique, tient au mode de sélection. En effet, il est fréquent que les procédures françaises intègrent une présentation orale. Dès lors, sauf à se présenter encagoulé ou à défendre son projet depuis un confessionnal, l’anonymat devient quelque peu… difficile à conserver.
L’entretien — moment stressant, parfois redouté — est une étape jugée indispensable en France, pour évaluer la pertinence du projet, sa faisabilité, et sa bonne intégration dans l’environnement.
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Troisième argument : l’évaluation artistique échappe à la standardisation
Dans le domaine de l’art, le jugement artistique n’est pas standardisé comme il l’est en architecture. Il n’y a pas de normes techniques, ni de contraintes fonctionnelles strictes. Les critères sont qualitatifs et subjectifs : émotion, pertinence artistique, résonance avec le lieu.
Pour prendre sa décision, il est dit que le jury a besoin de connaître l’auteur, de comprendre son intention artistique, son langage plastique, etc.
Quatrième argument : un cadre juridique plus souple
Enfin, dernier élément, le cadre juridique est moins contraignant. Le 1% artistique n’est pas soumis au code de la commande publique, comme les marchés de maîtrise d’œuvre, mais à une réglementation spécifique (arrêté du 16 février 2005 modifié). Il s’agit d’une commande artistique, et pas d’un marché public au sens classique. Le jury n’est pas un jury technique mais artistique, souvent composé de professionnels de l’art et de la culture.
Après avoir énuméré les raisons qui poussent les institutions de notre pays à favoriser les procédures non anonymes, regardons désormais quels sont les arguments avancés par l’Allemagne pour juger que l’anonymat est nécessaire. D’ailleurs il n’y a pas que l’Allemagne qui organise des procédures anonymes, la Suède, la Finlande, et le Royaume-Uni ont aussi recours à l’anonymat, sans que cela soit pour autant systématique.
Cette différence entre la France et l’Allemagne n’est pas anodine et repose sur des différences culturelles, administratives et juridiques. De l’autre coté du Rhein, il existe une culture administrative axée sur la neutralité et l’égalité stricte. Le principe d’égalité devant les procédures publiques, est fondamentale et dans ce cadre l’anonymat garantit que l’évaluation porte uniquement sur la qualité du projet, sans influence de la notoriété ou du réseau de l’artiste.
Cela s’inscrit dans une logique d’objectivation maximale du jugement artistique, même dans un domaine aussi subjectif que le domaine de l’art. L’équité procédurale prévaut souvent sur l’expression personnelle de l’artiste dans la phase de sélection.
Autre différence notable, le système de commande est standardisé, un domaine dans lequel la bureaucratie allemande exprime tout son talent. Ce que l’on a vu dans un précédent article ou même le budget était soumis à des règles très strictes.
Alors que les projets sont pilotés par des commissions techniques composées d’architectes, fonctionnaires et experts artistiques, l’anonymat permet d’éviter les conflits d’intérêts ou le favoritisme dans des commissions parfois administratives.
Si en France, on valorise beaucoup la trajectoire de l’artiste, sa « démarche », son statut dans la scène artistique. En Allemagne, dans le cadre du Kunst am Bau, c’est le concept proposé qui est évalué prioritairement, pas la biographie de l’artiste. L’anonymat permet d’éviter les jugements liés à la notoriété, le genre, l’origine ethnique, l’âge. Cette approche correspond à une sensibilité allemande forte pour la transparence et l’impartialité, en lien avec l’histoire politique du pays.
Pour ou contre ?
Ces arguments en faveur de la procédure anonyme, sonne comme une critique acerbe envers le système de sélection Français et fait planer sur celui-ci le risque de lui reprocher d’être inégalitaire et incapable d’éviter les conflits d’intérêts. Ce débat m’intéresse particulièrement car il rejoint le statut de l’art dit public.
En France, le modèle de commande publique artistique reste marqué par une tradition de « commande éclairée”. Le choix de l’artiste est perçu comme un acte de discernement culturel, pas comme une procédure purement objective ou démocratique. Le commanditaire (institution publique, État, collectivité, etc.) choisit l’artiste en s’appuyant sur la réputation ou le parcours de l’artiste, et la cohérence entre l’œuvre attendue et le travail de l’artiste. En Allemagne, seul le projet compte.
Il est intéressant de voir que bien que les deux pays évoquent le fait de chercher la meilleure œuvre pour dialoguer avec le lieu, la France dit avoir besoin de connaitre son auteur, quand l’Allemagne ne souhaite au contraire ne rien en savoir pour ne regarder que le projet. Un jury français doit voir l’artiste et l’entendre, quand le jury allemand ne regarde que les documents.
Alors que le principe d’égalité est un fondement de la République française, et que celui-ci règle l’accès à la commande publique dans le cas de marchés, ou d’appels d’offres, etc., il existe une exception culturelle : les 1 % artistique et les commandes d’art public.
Ces commandes sont donc un monde à part, dans lequel rien ne protège les artistes de subir une évaluation non-équitable, injuste et excempte de tout conflit d’intérêt. Un fait qu’il faut bien avoir en tête lorsque l’on entreprend de candidater.
Dès lors, une question survient, l’art est-il véritablement public quand celui-ci est choisi ainsi ? Ou est-ce seulement un art dit public car il est installé dans des bâtiments dit public ? Ce sujet à longuement été abordé dans ma thèse et il sera bientôt disponible à la lecture, je ne vais pas y revenir ici.
Ce qui est assez drôle, c’est que du point de vue du public, le résultat entre les deux procédures est assez similaire et le choix de la procédure influe peu sur le type de travail produit.
De mon point de vue d’artiste ayant l’habitude des candidatures pour des projets publics, j’avoue trouver de bons coté dans les deux procédures et c’est surtout un autre aspect qui retient mon attention : la publication du compte rendu du jury rendu public et la publication de tout les projets finalistes. Situation qui permet à chacun de se faire son propre avis sur le déroulement du concours et d’en comprendre les motivations.
C’est faire preuve de peu de respect envers les artistes que de ne pas donner les raisons qui on poussé à leurs éviction, une source d’écoeurement chez beaucoup d’artistes. Une simple publication des comptes rendu, la possibilités de voir les projets des confrères serait dans bien des cas bénéfiques. Il faut parfois attendre des mois après le déroulé d’une commission pour savoir qu’elle en a été le résultat, quand en Allemagne, le résultat est publié en ligne le jour même !
À bientôt pour un prochain article,
Matthieu
Lectures recommandées
Si vous souhaitez en savoir plus sur la commande publique ou les 1% artistiques, je recommande vivement ces deux ouvrages :
L’art à ciel ouvert: La commande publique au pluriel, 2007-2019
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