Trois refus successifs. Une pandémie mondiale. Un jury citoyen imprévisible. Et une sculpture finalement installée… avant d’être entourée de barrières empêchant le public de s’en approcher. Cette semaine, l’Observatoire analyse de l’intérieur le parcours de Where the Light Touches, une œuvre d’art public réalisée par l’artiste et designer berlinois Sangheok Lee à Gwangmyeong, en Corée du Sud.
Fiche technique du projet
Titre de l’œuvre : Where the Light Touches
Artiste : Sangheok Lee
Lieu : Gwangmyeong, province du Gyeonggi, Corée du Sud (à environ 30 minutes de train au sud de Séoul)
Période de réalisation : 2019–2021
Commanditaire : Promoteur immobilier privé
Budget : 130 millions de won coréens (environ 80 000 €)
Type de commande : programme d’art intégré à un quartier résidentiel
Statut : œuvre installée après trois passages en commission
1 — Le contexte
En Corée du Sud, à l’image du 1 % artistique que l’on connaît en France, les grands projets immobiliers doivent intégrer une dimension artistique. La différence, toutefois, est que ce principe ne concerne pas uniquement les bâtiments publics : les promoteurs immobiliers privés sont eux aussi tenus de consacrer une partie de leur budget à la réalisation d’œuvres d’art.
Deux options s’offrent alors à eux. Ils peuvent soit commander directement une œuvre destinée au programme immobilier qu’ils développent, soit contribuer à un fonds public (Art Council) chargé de financer d’autres projets artistiques dans la ville.
Dans une métropole où les grands ensembles résidentiels continuent de se multiplier — notamment dans les périphéries urbaines — ce système génère une quantité considérable d’œuvres intégrées à l’architecture et au paysage urbain.
Résultat : l’art public est partout.
Mais selon Sangheok Lee, cette abondance possède aussi son revers. « Il y a énormément de tours résidentielles en construction autour de Séoul — ce que nous appelons les apatu (apartments, ou A.P.T.). Cela signifie aussi énormément d’œuvres d’art. Mais la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. On retrouve souvent les mêmes objets : grands, métalliques, colorés… Dans le milieu, ces sculptures standardisées sont parfois surnommées les « grappes » : des objets monumentaux, décoratifs, produits selon des logiques répétitives par des artistes spécialisés dans ce type de commande. »
Le projet auquel participe Sangheok Lee en 2019 cherche précisément à s’éloigner de cette esthétique standardisée.
À l’origine de l’initiative se trouve une commissaire d’exposition expérimentée, invitée à concevoir un programme artistique pour un vaste développement urbain dans le district de Gwangmyeong, en périphérie de Séoul.
Son ambition : inviter non seulement des artistes, mais aussi des designers et architectes internationaux afin de produire des œuvres plus expérimentales, mieux intégrées au contexte du site.
Le projet bénéficie alors d’un soutien important. La commissaire entretient des liens étroits avec l’un des dirigeants du groupe de construction chargé du développement — l’un des plus importants groupes immobiliers du pays.
À ce stade, toutes les conditions semblent réunies pour permettre une commande ambitieuse. La suite montrera pourtant qu’entre intention curatoriale et réalité de la production d’art public, le chemin est rarement linéaire
2 — L’ambition initiale
Contrairement à de nombreuses commandes d’art public, le projet ne débute donc pas par un appel à candidatures ouvert mais par un processus d’invitation réunissant une quinzaine de participants. Un thème commun est fixé : Today’s Weather
L’ambition est claire : proposer autre chose que les sculptures standardisées qui accompagnent habituellement les grands développements immobiliers sud-coréens
« Nous voulions intégrer les œuvres directement au processus de construction, avant même la fin du chantier », explique Sangheok Lee. La distinction est importante.
Trop souvent, les œuvres d’art sont ajoutées à la toute fin d’un projet immobilier — comme une forme d’ornement culturel. Ici, l’intention est inverse : penser l’œuvre comme une composante du lieu dès sa conception.
Une œuvre née d’un thème… et d’un mot
Lorsque Sangheok Lee découvre le thème Today’s Weather, il s’éloigne rapidement d’une lecture littérale. Pour lui, la météo n’est pas simplement un sujet de conversation banal. Elle agit aussi comme un discret signal du présent — quelque chose qui nous relie immédiatement au moment que nous vivons. « La météo est un sujet de conversation très banal, mais c’est aussi un signal qui nous rappelle que nous vivons dans le moment présent. » Très vite, sa réflexion se concentre sur un élément central du climat : la lumière.
Cette piste ouvre une autre connexion, plus locale. Le projet est situé à Gwangmyeong, une ville dont le nom signifie littéralement en coréen : « trouver la lumière ». À partir de là, Lee imagine une œuvre capable de matérialiser cette idée : contenir la lumière, produire de l’ombre, rendre perceptible quelque chose d’aussi immatériel qu’un phénomène atmosphérique. Une autre référence nourrit également le projet : la visite de la chapelle Bruder Klaus, conçue par l’architecte suisse Peter Zumthor. À l’intérieur de ce bâtiment sans toiture, des sphères de cristal intégrées aux murs filtrent la lumière naturelle et produisent une atmosphère presque mystique.
Cette expérience marque profondément Sangheok Lee. « Je voulais construire une sorte de réceptacle à lumière — une structure capable de produire de l’ombre. » Progressivement, cette intuition est transposée à l’échelle urbaine.
Le projet prend le nom de Where the Light Touches, directement inspiré d’une réplique du film Le Roi Lion : « Everything the light touches. » Une phrase prononcée par Mufasa à Simba lorsqu’il lui montre le royaume au coucher du soleil.
Mais plutôt que de concevoir le projet comme une sculpture autonome, Lee l’imagine dès le départ comme un objet hybride — à mi-chemin entre sculpture et mobilier urbain.
« Je ne voulais pas seulement faire une sculpture, mais imaginer quelque chose que les gens puissent expérimenter physiquement. » Une intention qui, comme nous le verrons plus loin, produira des conséquences inattendues une fois l’œuvre installée dans l’espace public.


Premières études de Where the Light Touches. Dès les premières maquettes, Sangheok Lee imagine une œuvre à mi-chemin entre sculpture, ombre et interaction publique. Image : Sangheok Lee.
3 — La friction : trois refus et un système imprévisible
Lorsque Sangheok Lee reçoit l’invitation en 2019, le projet semble relativement simple. La commande est lancée, le contexte institutionnel paraît favorable et la collaboration avec la commissaire d’exposition est déjà bien engagée. Mais plusieurs événements vont rapidement fragiliser l’ensemble du processus.
D’abord, la pandémie de COVID-19. Les déplacements internationaux deviennent impossibles, empêchant Lee de se rendre en Corée du Sud pour suivre le projet sur place. Dans le même temps, un changement important intervient du côté du commanditaire : le dirigeant de l’entreprise de construction qui soutenait activement le programme artistique est remplacé. Avec ce changement de direction arrive aussi une autre vision de l’art public : plus prudente, plus conventionnelle.
Puis survient une étape décisive : la validation municipale.
En Corée du Sud, chaque district dispose d’un comité citoyen chargé d’évaluer les projets artistiques destinés à l’espace public. Composés d’environ soixante membres nommés pour une durée limitée, ces comités fonctionnent selon un principe particulier : chaque mois, un groupe restreint — une dizaine de personnes — est tiré au sort afin de constituer le jury chargé d’examiner les propositions. Autrement dit, il est impossible de savoir à l’avance qui évaluera le projet.
Pour l’équipe curatoriale, cette validation semblait presque acquise. « Nous pensions que le passage devant le jury serait une formalité », se souvient Sangheok Lee. La réalité sera tout autre.
Lors de cette première présentation en 2020, treize des quinze projets proposés sont rejetés. Un choc pour les artistes comme pour la commissaire d’exposition. À ce stade, une grande partie du travail préparatoire a pourtant déjà été engagée : études techniques, modélisations, ingénierie, coordination avec le chantier.

Pendant ce temps, le programme immobilier, lui, continue d’avancer rapidement.
Les raisons du refus.
En Corée du Sud, les délibérations de ces commissions sont documentées et accessibles en ligne, publiquement. Dans ce cas précis, un rapport d’environ soixante-quinze pages permet aux artistes et aux commissaires de comprendre les objections formulées par le jury. Et certaines peuvent sembler étonnamment pragmatiques. Au-delà d’un simple avis favorable ou défavorable, les jurés formulent aussi des recommandations de modification — parfois très concrètes — destinées à rendre les œuvres plus acceptables dans l’espace public.
Dans le cas de Where the Light Touches, les critiques portent moins sur les qualités artistiques de la proposition que sur les usages potentiels de la sculpture.

Traduction des commentaires du jury :
- Étant donné que le site d’installation connaît une forte fréquentation piétonne et accueille régulièrement divers événements, une œuvre sculpturale occupant une empreinte basse et étendue est jugée inadaptée. Par ailleurs, le mode d’installation de la sculpture doit être choisi en tenant compte avec soin des lignes de vue et des angles de perception du public.
- Des inquiétudes sont exprimées concernant la durabilité des éléments en plexiglas situés à la base de la structure, ainsi que la difficulté d’entretien, notamment en raison des variations de température et des changements saisonniers.
- La sculpture étant située directement sur un passage piéton, il existe un risque de blessure pour les passants ou d’endommagement de l’œuvre en cas de contact physique accidentel.
Les critiques du comité se révèlent particulièrement pragmatiques. Le jury craint que la sculpture puisse être utilisée comme du mobilier urbain informel : un support où s’asseoir, grimper ou se reposer — voire un élément potentiellement dangereux pour les enfants. L’objection ne concerne donc pas directement le concept artistique, mais les usages possibles de l’œuvre dans l’espace public.
Un premier signal de ce qui deviendra rapidement le cœur du projet : une succession de compromis.
4 — Les compromis : négocier avec les contraintes
En Corée du Sud, un refus ne signifie pas nécessairement la fin d’un projet.
Les commissions se réunissent chaque mois et les propositions peuvent être soumises à nouveau. Une contrainte existe toutefois : il est interdit de présenter exactement le même projet deux fois.
Pour les artistes, cela implique un exercice délicat : modifier suffisamment l’œuvre pour satisfaire le jury, tout en changeant le moins possible afin d’éviter de recommencer l’ensemble des études techniques déjà engagées.
Pour le second passage devant la commission, Sangheok Lee choisit d’adapter légèrement son projet. « J’ai davantage incliné la structure afin qu’il soit plus difficile de s’y asseoir ou d’y grimper. » Un compromis minimal, pensé pour répondre aux critiques sans dénaturer la proposition initiale.
Mais cela ne suffit pas. Le projet est refusé une seconde fois.
Cette fois, les inquiétudes portent sur un détail technique : le plexiglas. Le jury remet en question la durabilité du matériau et craint qu’il ne jaunisse progressivement avec le temps.
Puis un autre événement vient encore modifier les conditions du projet. Entre deux commissions, un changement politique important intervient en Corée du Sud. Le gouverneur de la province du Gyeonggi — où se situe le projet — démissionne pour se présenter à la présidentielle. Selon Sangheok Lee, celui-ci critique alors, dans plusieurs prises de parole largement relayées, l’art public existant — jugé peu harmonieux avec l’architecture environnante — et appelle à une transformation des politiques artistiques régionales.
Au même moment, le mandat du jury ayant rejeté les projets arrive à son terme.
Une nouvelle commission est constituée — sensiblement plus jeune selon les documents publics.
Pour cette troisième tentative, Sangheok Lee adapte une nouvelle fois le projet tout en restant au plus proche de son idée initiale. L’inclinaison de la structure est encore accentuée. Mais surtout, il obtient du fabricant de plexiglas un certificat technique garantissant la stabilité du matériau et attestant qu’il ne jaunira pas avant plusieurs décennies — environ trente ans.

Cette fois, le projet est accepté. Comme les autres propositions précédemment rejetées.
Mais l’histoire est loin d’être terminée.
À cause des retards accumulés — pandémie, refus successifs, modifications — le chantier a continué d’avancer sans attendre les artistes. Lorsque la production débute finalement en 2021, le quartier résidentiel est déjà achevé. Et le site a changé. De nouveaux arbres ont été plantés et l’espace initialement prévu pour la sculpture n’existe plus.

L’implantation doit être repensée. Toujours bloqué par les restrictions sanitaires, Lee travaille alors à distance à partir de photographies du site et voit sa première proposition d’adaptation refusée.

Pendant ce temps, la commissaire d’exposition — auparavant centrale dans le projet — disparaît progressivement des négociations.
L’artiste se retrouve soudain seul face au promoteur immobilier. « C’était un moment difficile. Je négociais directement avec l’entreprise de construction pour trouver une solution. »
Finalement, l’entreprise accepte de modifier légèrement l’aménagement paysager afin de permettre l’installation de la sculpture. Au printemps 2021, Sangheok Lee peut enfin se rendre en Corée du Sud pour superviser la réception de l’œuvre et assister à son installation.
Nouveau contretemps.
Un retard de production concernant la sphère en plexiglas empêche la livraison à temps.
L’artiste repart sans avoir vu l’œuvre installée.
La sculpture sera finalement achevée et livrée quelques semaines plus tard, en juin 2021.



Vue d’installation de l’œuvre en 2021. Photo : Sangheok Lee.
Après plusieurs années de négociations, de validations et d’ajustements successifs, Where the Light Touches est finalement installée. Avec le recul, Sangheok Lee porte un regard nuancé mais positif sur cette expérience. « Je suis heureux du résultat et surtout reconnaissant d’avoir eu la chance d’intégrer une œuvre dans l’espace public. Concevoir une sculpture pour un lieu public a été un vrai défi. »
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
5 — Ce qu’est devenue l’œuvre
On pourrait croire qu’une fois la sculpture livrée, l’histoire s’arrête là.
En réalité, une autre phase commence souvent : celle des usages réels, parfois très éloignés de ce qui avait été anticipé.
L’un des changements introduits pendant le processus de validation concernait l’ajout de miroirs au sol, destinés à combler l’espace vide créé par l’inclinaison modifiée de la structure. Un ajustement technique devenu, contre toute attente, central dans la réception de l’œuvre car très vite, les miroirs attirent l’attention.
Les passants s’approchent, s’y regardent, prennent des photographies, marchent sur la pelouse et transforment progressivement l’espace en lieu de sociabilité informelle.
Un comportement relativement banal dans de nombreuses villes européennes — mais qui prend une autre signification dans le contexte coréen. « En Corée, les gens ne s’installent généralement pas sur l’herbe comme à Berlin. Le fait que le public commence à occuper cet espace a rapidement été perçu comme un problème. »
En 2022, le gestionnaire du site décide d’installer des barrières de protection temporaires autour de l’œuvre afin d’empêcher le public de s’en approcher.
L’artiste est alors sollicité pour imaginer une alternative plus discrète à ces séparateurs temporaires — comparables à ceux utilisés dans les aéroports et Sangheok propose une solution moins intrusive. Jugée trop coûteuse celle-ci est abandonnée.
Depuis, le provisoire est devenu permanent et la sculpture demeure entourée de barrières, visibles jusque dans les images de cartographie urbaine coréennes.

« Contractuellement, je ne peux plus intervenir. Ce n’est plus de ma responsabilité. » Comme un dernier rebondissement dans cette longue chaîne d’imprévus, l’entreprise immobilière avec laquelle Sangheok Lee avait signé le contrat a depuis frôlé la faillite et fait l’objet d’une restructuration financière.
Cette trajectoire rappelle une chose souvent invisible depuis l’extérieur :
une commande — publique ou privée — ne s’arrête pas à son inauguration.
Une œuvre continue d’évoluer au contact des usages, des normes, des habitudes sociales et parfois des inquiétudes de ceux qui en assurent la gestion.
Dans ce cas précis, l’œuvre aura paradoxalement été victime de son propre succès :
pensée pour être regardée, elle a fini par être trop investie par le public.
Ce que révèle cette commande
Cette commande raconte finalement quelque chose de plus vaste : dans l’art public, produire une œuvre ne consiste pas seulement à avoir une bonne idée. Il faut aussi traverser un enchevêtrement de contraintes administratives, politiques, techniques et sociales. L’artiste devient tour à tour négociateur, gestionnaire de projet, médiateur, parfois même diplomate.
Cette expérience montre également qu’un système fondé sur des jurys citoyens peut exister — et même se révéler particulièrement exigeant. Loin d’un simple rôle symbolique, ces commissions disposent ici d’un véritable pouvoir de décision sur ce qui peut — ou non — apparaître dans l’espace public.
Autre élément marquant : la transparence du processus.
Comme nous avions déjà pu l’observer en Allemagne, les décisions du jury sont publiques, documentées et accessibles. Les refus ne restent pas abstraits : ils deviennent des documents de travail, parfois utiles pour faire évoluer les propositions artistiques. Mais cette histoire révèle surtout une tension structurelle de l’art public :
les œuvres semblent souvent évaluées moins pour leurs qualités artistiques que pour leur capacité à limiter les risques. Risque d’usage. Risque d’accident. Risque politique. Risque esthétique. Risque d’entretien.
L’art public apparaît alors comme un équilibre fragile entre ambition créative et logique de précaution.
Cette enquête n’est pas un point final : c’est une pièce d’un corpus que nous construisons cas par cas. Plusieurs d’entre vous nous ont déjà écrit pour signaler une œuvre de leur ville — et le prochain article naîtra justement d’un cas proposé par une lectrice. Si une œuvre d’art public près de chez vous cache une histoire — une commande qui a déraillé, un rapport de jury révélateur, une sculpture détournée par ses usages — écrivez-nous à publicartobservatory@proton.me. L’Observatoire n’est pas seulement quelque chose qu’on lit : c’est quelque chose qu’on construit ensemble.
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Pour aller plus loin
- Bruder Klaus Field Chapel — Peter Zumthor Article consacré à la chapelle Bruder Klaus par Peter Zumthor (Thisispaper)
- Le site internet de Sangheok Lee
- Playlist YouTube du projet . Une série de vidéos produites par l’entreprise immobilière présente l’ensemble des œuvres du programme, dont Where the Light Touches.







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